Mathilde Garcia
Lignes de fuite
Lignes de fuite est une série de six objets qui s’articule autour du statut du décoratif dans le champ du design contemporain. Historiquement relégué au second plan par le modernisme, associé à l’ornement superflu et aux pratiques dites féminines, le décoratif est ici revendiqué comme un espace critique à part entière qui produit du récit et de la tension, une nécessité grandissante face à la standardisation de l’ultra-fonctionnalisme et aux injonctions de l’usage.
Les objets développés présentent une fonction volontairement instable. Ils empruntent des typologies domestiques reconnaissables; vase, cabinet, globe, suitcase; tout en en perturbant l’usage. Ces objets proposent une double lecture : une première, immédiate, par la forme et la silhouette, et une seconde, plus attentive, par les détails ornementaux qui les composent. L’ornement devient alors un outil de narration, venant enrichir la
perception de l’objet sans jamais le rendre totalement lisible ou strictement utilitaire.
L’ornement joue un rôle central dans ce travail. Les motifs développés reposent majoritairement sur une même forme florale, conçue à l’aide d’outils numériques vectoriels.
Cette fleur, bien que référencée à la nature, porte les traces visibles de son origine numérique. Elle révèle la manière dont les outils contemporains modifient notre rapport au dessin, produisant des formes artificielles, répétables et transformant l’ornement en image.
Cette artificialité assumée se prolonge dans des objets qui simulent des fonctions sans les remplir pleinement. Les vases, par exemple, n’accueillent pas de fleurs vivantes, mais tout au plus des fleurs artificielles, affirmant leur statut d’objets décoratifs autonomes. Certains intègrent des fonctions annexes ou contradictoires, telles que des
porte-étagères, brouillant la hiérarchie entre usage et représentation. D’autres dissocient clairement structure et surface, comme le vase en acétate dont la « peau » est mise à distance, accentuant la séparation entre forme perçue et fonction supposée.
Les matériaux employés; chêne ancien, médium, acétate, éléments industriels standardisés ; sont choisis pour leur charge symbolique autant que pour leur matérialité. Le chêne, issu des anciennes solives des écuries de Marie-Antoinette, vieux de plus de 400 ans, entre en dialogue avec des technologies contemporaines telles que l’impression 3D, elles-mêmes héritières de logiques ornementales issues de la Renaissance. Ce croisement temporel inscrit
les objets dans une continuité historique, où passé et présent coexistent sans hiérarchie.
La série se construit dans un jeu de contradictions maintenues ouvertes : entre fonction et décor, entre industrie et nature, entre héritage historique et outils numériques contemporains. Les objets ne cherchent pas à résoudre ces tensions, mais à les rendre visibles.